Gildas Morvan : « Je n’aurai pas de deuxième avertissement »

Le Finistérien, qui était l’un des favoris de la Transat Bénodet - Martinique, a vite perdu tout espoir de s’imposer avec la casse de son étai (*). Le skipper de Cercle Vert a néanmoins tenu à rallier la Martinique sous gréement de fortune. Témoignage.
« Mon étai a cassé dans la nuit du mardi 12 au mercredi 13 avril, après deux jours et demi en mer. Il était 0 heure et après un passage musclé de cap Finisterre, les conditions s’étaient calmées. J’étais tranquille à la barre et sous spi. J’avais toutes les raisons d’être heureux car je naviguais en tête. Et puis j’ai vu « le truc » qui est tombé et quand j’ai vu sur le pont que c’était l’étai je me suis dit que j’étais mal.
La solution la plus facile aurait été d’affaler et de rentrer, j’étais à moins de 200 milles de l’Espagne. J’ai immédiatement appelé Jean Maurel, le directeur de course, une façon de le prévenir d’un éventuel démâtage. Il m’a demandé de me calmer, de prendre le temps de la réflexion. Mais je ne voyais pas comment j’allais m’en sortir. C’est comme si on demandait à Sébastien Loeb de finir un rallye avec un pneu crevé, c’était aussi limite sur le plan de la sécurité. À 6 h du matin, au premier pointage du mercredi, j’étais encore en tête. Je crois même que je le suis resté durant toute la journée, c’est vous dire si j’avais réussi mon début de course.
Je me suis demandé si la simplicité ne serait pas de m’arrêter, est-ce que cela valait le coup de continuer. À l’inverse, les Açores n’étaient qu’à deux jours et je retrouvais des conditions plus clémentes. Après avoir refusé l’idée de l’abandon, j’avais le choix entre installer un étai neuf et réparer par mes propres moyens.
La réparation semblait jouable, j’ai mis des drisses, un bras de spi pour sécuriser le mât, qui ne pouvait plus tomber. Je suis arrivé aux Açores trois jours plus tard. Sur place, plusieurs possibilités s’offraient à moi. J’ai d’abord opté pour une petite crique à Santa Maria, une petite île du sud qui présentait l’avantage d’être sur la route directe vers la Martinique. Au pire, la réparation me prendrait une heure : il me fallait monter en tête de mât en totale autonomie, sans aucune assistance avec le risque éventuel de tomber. Et j’ai appris que le règlement de la course considérait que tout mouillage, afin de stabiliser le bateau, était assimilé à une escale technique avec obligation de ne pas repartir avant 3 h. J’ai tenté le coup mais sans succès.
J’ai donc effectué la réparation dans un port, une réparation béton dont j’étais plutôt fier, j’ai fait tous les bricolages qui s’imposaient et j’étais prêt à repartir à la guerre… Deux jours après l’étai est retombé. La mer avait fait travailler mon brêlage qui s’est ouvert. À ce moment-là, je comptais 50 milles de retard sur Fabien Delahaye et Thomas Rouxel et je n’étais pas très loin des Açores. Psychologiquement, j’ai pris un gros coup sur la tête, j’étais le vainqueur sortant et là je n’avais plus aucune chance de faire la course devant.
« Papa a cassé une saison »
J’ai appelé les dirigeants de Cercle Vert mon fidèle partenaire. Je leur ai expliqué la situation, les risques encourus, le fait d’avoir encore la moitié de l’Atlantique à traverser, un vent fort annoncé… J’étais tenté de continuer, ils m’ont laissé le choix : « c’est toi le marin, tu as toute notre confiance ». Ils m’ont répété que c’était la première casse en 14 ans de collaboration.
J’ai donc décidé de finir la transat, l’idée était de rentrer au port. Et puis c’était aussi galère de faire marche arrière. Et sportivement c’était plus joli de me bagarrer avec mes nouveaux moyens. Heureusement, les fichiers étaient moins alarmistes que prévu avec essentiellement du vent arrière et un mât moins sollicité. Mais je savais qu’il me faudrait naviguer un cran au-dessous. Continuer présentait un risque mais en levant le pied c’était jouable. Quitte à avoir les boules quand le retard est passé à plus de 100 milles…
Je n’étais pas résigné pour autant, toujours prêt à repasser à l’attaque. J’ai notamment envoyé le spi dans un gros grain, au moment où Droug (Eric Drouglazet) a démâté. J’ai fait une fausse manœuvre, le spi est tombé à l’eau et a chaluté le mât qui est parti un mètre en arrière, j’ai entendu un gros bruit et il ne tenait plus que par le bas-étai. J’ai eu conscience d’avoir reçu un avertissement et que je n’aurais pas de deuxième avertissement. J’ai resécurisé le mât et cette fois j’ai décidé de vraiment naviguer un cran en dessous.
L’histoire s’est bien terminée mais j’ai d’abord pensé que cette aventure ne m’avait rien apporté et qu’il aurait mieux valu rentrer en Espagne. Et puis je me dis que je finis quand même classé et dans les dix premiers (9e). Mais j’ai mal vécu le fait de naviguer en sous-puissance, sans possibilité d’attaquer. Je n’ai pas conscience d’avoir accompli un exploit. Il est arrivé la même mésaventure à Frédéric Rivet, qui m’a aussitôt appelé pour avoir des conseils, je lui ai d’ailleurs précisé qu’il y avait peu de chances que cela marche ; « Loupi » (Louis-Maurice Tannyères) aussi a cassé son étai à 2 h de l’arrivée au passage du Diamant.
Mais l’histoire est plus jolie pour le sponsor, pour les enfants, pour les miens aussi. Ils ont vu que papa allait au bout et ne lâchait. Le plus jeune a d’ailleurs dit à son frère que papa avait cassé une saison ! »
(*) L’étai est le câble fixé à l’avant du bateau qui soutien le mât et l’empêche de basculer en arrière.
le 28 avril 2011
(Source : Ouest France)



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